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Quand les ados s’emparent de l’écriture théâtrale contemporaine

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Prix Godot 2015 - Réflexions sur le théâtre choisi par des ados

mercredi 26 avril 2017, par Jeanne

J’ai lu les textes choisis par des ados de Normandie, avec en tête cette fameuse question de la "lumière", des portes ouvertes, et de ce que ça raconte du monde...

Si ces textes ont été choisis par les ados eux-même, ils sont issus d’une pré-sélection faite par des adultes (donc le choix est déjà orienté par cette pré-sélection) et la lecture des ados est aussi encadrée par des adultes, professeurs etc... on ne sait pas l’implication qu’ils ont eu sur ces choix au final.
Il est donc difficile d’en tirer des vérités absolues sur le théâtre ados et ce qu’il devrait leur raconter ou non, ce qu’ils y cherchent ou non.

Toutefois, il se dégage de ces choix que :
- ce sont des pièces qui n’ont pas froid aux yeux dans ce qu’elles racontent (la guerre, la violence, la séquestration, le dopage aux hormones etc).
- Les écritures sont très intransigeantes : les auteurs vont au bout de leur sujet sans détours, je dirais sans consensus avec l’histoire qu’ils ont choisi de raconter. Ça donne la plupart du temps des textes coup de poing.
- Dans ces choix la qualité d’écriture n’est pas mise de côté,
- Si les textes passent par l’absurde ou la fiction, ils ne sont jamais "fantaisistes" : toutes les pièces tendent à nous montrer un reflet du monde dans lequel nous vivons.

Pour ce qui est de la lumière ou des portes ouvertes, ce n’est pas si simple ! En effet, les pièces sont souvent intransigeantes, sans concession envers le sujet qu’elles traitent. (De plus, c’était flagrant au TNG (Lyon) de voir que d’un lecteur à l’autre ou d’un spectateur à l’autre, nous n’avons pas tous la même vision de ce qui est lumineux ou des portes ouvertes...)
Le point commun toutefois qui me semble important de relever pour la plupart des textes, est : la non passivité des personnages face à leur destin.

Après réflexion je trouve que c’est la plus belle lumière qu’on puisse raconter : ce n’est ne pas se faire écraser par la passivité, donc rester "debout", désirant, vivant.

Voilà pour cette analyse subjective ! Si la curiosité vous pousse, ci-dessous un résumé plus détaillé de ces pièces. Elles sont toutes à la bibliothèque de Vaise sauf Sstockolm et Lilly/HEINER.

PRIX GODOT 2015 - HUITIEME EDITION

Le jury du prix Godot des Lycéens et Collégiens de Basse-Normandie s’est donc réuni le mercredi 18 mars 2015 au Panta Théâtre de Caen et a attribué le prix Godot à Johnny Misère de Sonia Ristic.

Johnny Misere est le huitième texte lauréat du Prix Godot après
(pas trouvé ce texte je pense qu’il n’est pas édité)

Burn, Baby, Burn de Carine Lacroix : Texte qui met en scène 3 ados, 2 filles rebelles et un jeune livreur de pizzas. Une journée, dans une campagne, une station service désafectée, "Hirip" libre comme l’air, s’invente des tas d’histoires, vit avec trois fois rien dans cette station service qu’elle squatte... Arrive "Violette", ados sombre et paumée qui vend de la dope, elles vont devenir amies, s’inventer des rêves à deux, jouer aux rebelles... La venue du livreur de pizza "Issa" chamboule la quiétude de cette amitié naissante, elles le séquestre, la violence qu’elles se racontaient, elles la mettent en action, avant de partir en mobylette pour l’Italie.
Pas de happy end, mais des personnages à la recherche d’eux même et dans ce no man’s land, une amitié qui se construit, des vies qui se racontent. La langue a une force poétique et malgré l’immobilité de la campagne autour, la pièce avance avec force. C’est vraiment bien, les personnages sont surprenants, (notamment "Hirip" qui est pleine de vie et de bagout, à la fifi brin d’acier). La pièce a reçue en 2006 le prix de la journée des auteurs de Lyon.

Le mot Progrés, dans la bouche de ma mère... de Mattei Visniec : Un pays après une guerre, un père et une mère reviennent dans leur maison calcinée. Ils cherchent le cadavre de leur fils, pour que la mère puisse enfin pleurer son enfant mort et faire son deuil, pour qu’ils puissent l’enterrer dignement. En france leur fille se prostitue pour leur envoyer de l’argent. On suit ces histoires parallèles. Le fils est incarné et parle aux parents qui ne l’entendent pas. Petit à petit le père déterre des cadavres dont la terre est pleine, ils viennent de partout, des allemands, des américains etc... tous ces morts, ces héros, morts pour quoi ? Tout se monnaye, se vend, s’achete, les informations, les os des morts.... Le texte a une grande puissance. Pas de happy end, on se demande à la fin si la fille n’est pas morte elle aussi. La lumière se trouve peut-être -dans ce texte qui ne s’appitoie jamais sur lui-même et garde aussi le sens de l’humour- dans le fait que la vie quoi qu’il en soit continue, reprends ses droits, comme les herbes qui poussent au milieu du béton... Je ne sais pas. Dans tous les cas, ça nous montre de façon extrêmement concrète le non-sens des guerres et du buisness qu’on se fait sur le dos de celles-ci.

Toby ou Le saut du chien de Frédéric Sonntag : Au centre de la pièce une star mondiale, un chanteur autour de qui tout tourne, les lieux (boîte de nuit, hôtel, aéroport...), les managers, les fans, les sosies, les femmes et surtout les doutes : sa schizophrénie grandissante depuis qu’il a rencontré une petite fille qui est le diable. La pièce est très intéressante parce que la recherche de sens et d’identité du héros fait écho à celle de tout un chacun. Il y a des scènes très drôles et absurdes au milieu de ce chaos identitaire : une scène où on ne sait plus qui est le vrai et qui est le sosie, une scène où on ne sait plus si on est dans le film qui se tourne ou si les acteurs ne maîtrisent plus rien etc. A la fin le héro se fout en l’air dans un crash de voiture, on ne retrouvera jamais sa tête. Mais il est et sera une légende dont chacun s’est emparé et que chacun a construit autour de lui et malgré lui. C’est presque la pièce avec le moins de lumière au fond car le héros est dépossédé de sa propre histoire : ce sont les autres qui remplissent le vide de son image par tous leurs fantasmes et toutes leurs projections.
La recherche identitaire et cette fascination pour des héros, des stars de la scène, me semble coller tout à fait avec l’adolescence.

Dénommé Gospodin de Philipp Lohl (Allemagne) : Texte .introuvable

SStockolm de Solenn Denis : C’est une des pièces que j’ai trouvé la plus brillante à lire. Ca parle de la séquestration d’une jeune fille dans une cave. La construction de cette pièce est épatante, les scènes se répètent et on comprend petit à petit ce qui se passe vraiment : au début de la pièce on a pas la fin des scènes, celles-ci nous sont dévoilées petit à petit et alors ce qu’on ne voulait pas voir, nous apparaît. C’est un texte d’une grande qualité car sa forme porte complètement le sujet qu’elle traite dans le fond : la face cachée des scènes (comme si on avait mis un cache sur le texte) c’est tout autant (pour moi) le noir dans la cave, la face cachée du bon voisin pédophile, la languette des livres pour enfant qui nous fait découvrir une image et, pourquoi pas, la part d’inconscient qui enfouit ces souvenirs. La pièce est montée par l’auteur et elle sera cette saison présentée aux festival ados de Vire. La lumière ici se trouve dans le fait qu’au début de l’histoire on connait la fin, c’est à dire qu’on voit le personnage de cette enfant devenue adulte, donc on sait qu’elle s’en est sortie. La lumière se trouve aussi dans le bagout de l’enfant dans toutes les scènes et malgré ce qu’elle est amenée à vivre.

Contre le progrès d’Esteve Soler (Catalogne) : La pièce date de 2007. L’auteur se sert de 7 situations absurdes pour parler du monde d’aujourd’hui. Exemple, dans un salon un couple regarde la TV, mais le mari n’arrive bientôt plus à changer de chaine, il reste bloqué sur une chaine où on voit la misère du monde. Sous la table du salon apparait un enfant, celui qu’on voit dans la télé. Après un débat entre l’homme et la femme, et n’arrivant pas à zapper, l’homme met l’enfant dans un sac poubelle et va le mettre dehors. Ou bien, un couple trouve une pomme géante dans leur salon, ils décident de la manger et appellent leurs enfants pour venir voir : leurs enfants s’appellent Abel et Cain. Pour moi la pièce semble un peu datée, sans doute cette construction en saynettes... Je ne la trouve pas très intéressante, mais l’auteur a connu un immense succès en Espagne avec cette pièce et les 2 autres qui ont suivi : "contre l’amour" et "contre la démocratie", ces pièces sont traduites dans plusieurs langues.

Lilly/HEINER intra muros de Lucie Depauw : En Allemagne de l’est du temps de la RDA, le dopage (à leur insu) des jeunes sportives aux hormones masculines pour augmenter leurs facultés physiques, on suit le parcours de 2 d’entres elles : Lili et Elib, Lili va devenir un homme et se faire oppérer, Elib va mourir à la suite d’une greffe ratée et de la gangraine. C’est Lili que l’on suit et le destin d’Elib qu’elle nous raconte. Un texte que j’ai arreté de lire plusieurs fois, parce que c’est éprouvant, ça met très mal à l’aise : Le personnage de la mère de Lili notamment est terrible, comme si elle avalait son enfant vivant, et les corps de ces jeunes femmes qui deviennent monstrueux, celui d’Elib qui pourrit... C’est comme dans un cauchemard ou un film d’horreur, comme la projection de peurs archaïques profondes (en tout cas pour moi qui suis une femme). La langue est très brutale, sale, percutante. (on pense plus à Bullhead, le film belge sur un gars qui prend des hormones bovines). Vraiment je trouve ce choix courageux de la part des ados, parce qu’il faut avoir les nerfs bien accrochés pour lire ça. La lumière ou le haapy end c’est que Lili a réussi à devenir Heiner (donc un homme) et qu’elle s’en est sortie (elle est père de famille, elle deal avec ce changement d’identité)... Un texte coup de poing, ancré dans une période historique et géographique relativement proche.

Messages

  • J’ai beaucoup aimé tes résumés des pièces c’est assez précieux, quand on cherche tous à s’enrichir de nouveaux textes qui nous sortent de nos horizons.

    cependant je m’interrogeais sur le Le jury du prix Godot des Lycéens et Collégiens : c’est un peu fou un prix qui réunit des lycéens et des collégiens : ça va presque de 12 ans à 18 ans ! c’est assez incroyable cet écart d’âge pour voter sur des mêmes oeuvres, sais-tu comment ça se passe ?
    est-ce que ce sont des classes entières qui participent ou des jeunes volontaires ? est-ce qu’ils votent au texte préféré, ou aux nombres d’arguments pour défendre une pièce ?

    car je trouve au vu des résumés que le choix des pièces est très "mature" !

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