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Quand les ados s’emparent de l’écriture théâtrale contemporaine

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Collidram - Au Bois, texte élu par des collégiens

mercredi 1er mars 2017, par Elodie Nosjean

EXTRAIT

BOIS - PETITE - LOUP - MÈRE
___
On ne s’amuse plus dans les bois On ne cueille plus
fleurs noisettes et autres vanités On ne traîne pas On se
dépêche de les traverser
Quand on est une fille Une fille avec ses atours de fille
Les rues pas éclairées les coins à l’abri sous les ponts
les anciennes voies ferrées les usines abandonnées les
maisons en construction les abribus pas fréquentés
les parkings de supermarché les cours d’école les squares
les bassins les parcs les terrains de basket les pistes
cyclables les jardins d’enfants on laisse tomber
On prend le chemin le plus direct On ne va pas à rollers
à bicyclette en skate à trottinette On prend sa carte de
transport C’est le prix à payer
Toutes les mères savent qu’il y a des loups dans la forêt
dans le bois le parc le long de l’autoroute sur les terrains
de sport sur le parcours de santé
Toutes les mères ont envie de se faire
Croquer toutes crues
Mais on dit toujours autrement
On dit
On dit que ce sont les filles les jeunes qui cherchent
Les ennuis
La bagatelle
Les jeunes se font croquer crues et nues sans aller dans la
forêt
Tant qu’à faire elles préfèrent se faire dévorer à New York
Madrid Londres Berlin Paris Pékin Stockholm Jérusalem
Le bois juste à côté
Arbres étriqués pelouses radines mares asséchées et
autres mochetés pour sportifs essoufflés
Franchement ça ne leur dit rien
Ça ne les fait pas rêver

Au Bois - Claudine Galéa

PRESENTATION

En 2015, 4 textes très intéressants étaient en lice pour recevoir le prix collidram, mais celui qui a retenu l’attention de tous et de toutes fut Au bois, de Claudine Galéa.
Ce texte avait été publié en 2014 par Espaces 34.

Je suis Elodie Nosjean, comédienne, et artiste associée à divers dispositifs pour ouvrir et partager le théâtre qui s’écrit aujourd’hui.

Cela fait plusieurs années que je suis intervenante pour le prix Collidram. Chaque année ce fut une expérience riche et étonnante, mais j’ai choisi de présenter l’année 2015, année où Au Bois de Claudine Galéa a été élu pour les collégiens.

Grâce à ce texte singulier et magnifique, les séances et le choix du texte furent un séisme !

LE PROJET

  • Résumé

Instauré par l’association Postures au niveau national, le prix Collidram est un prix national qui s’adresse aux élèves de collèges, de la 6ème à la 3ème.

Quatre pièces proposées aux élèves sont choisies dans une sélection effectuée par les éditeurs de théâtre ; elles ont été publiées dans l’année (pas nécessairement dans une collection jeunesse).

Six interventions d’artistes dans les classes permettent de faire découvrir ces 4 textes aux élèves. Ensuite un vote à l’argument positif permet d’élire le texte choisi par la classe. C’est donc le texte qui reçoit le plus d’arguments étayés qui gagne, et non celui qui a plu au plus grand nombre !

La pièce lauréate est choisie au cours d’une rencontre plénière à la SACD réunissant des représentants de tous les collèges participants.

Son auteur reçoit un prix de 1500 euros, remis en public à la Maison des métallos à Paris, avec tous les élèves franciliens.

La remise de prix est relayée dans chaque région participante, avec le concours des structures partenaires, dans le Rhône : la cie Traversant 3 puis la Cie Ariadne. Dans cette région, cela donne lieu à une grande journée finale avec tous les collégiens impliqués. Ils sont mélangés par petits groupes. Au cours d’ateliers divers (pratique théâtrale, écriture, photo, vidéo, scénographie...) ils fabriquent toute la journée « de la matière » autour du texte à offrir à l’auteur(e) élu.

En fin de journée, l’auteur(e) les rencontre et partage avec les jeunes le fruit de leurs ateliers.

  • Pourquoi ce projet est génial ?
  1. Collidram permet d’aborder des textes fraîchement édités (l’année précédente), et d’amener à des collégiens le plaisir de les découvrir avec des artistes, au-delà de tous préjugés sur le théâtre contemporain.
  2. Le vote à l’argument positif, (et non au nombre de personnes qui aiment un texte), amène les jeunes à défendre avec ardeur le texte de leur choix. Ce sont de vrais débats enflammés ! et les jeunes, y compris les élèves non étiquetés comme "littéraires" ou "scolaires" cherchent idée après idée, ou via leurs émotions mises en mot, à réellement faire gagner "leur" texte. Ils se l’approprient vraiment lorsqu’ils doivent le défendre.
  3. Dans le cas précis de l’élection de Au Bois, aborder ce texte et l’élire fut un séisme dans les classes : la très grande qualité littéraire, les thèmes choc du viol, de la prédation, de la violence, du désir sexuel de la mère, mais aussi la grande liberté et la poésie de la forme dans laquelle le texte n’est pas distribué (voir l’extrait)... tout cela amena des débats profonds et essentiels, et fit aussi surgir une grande émotion dans ce que les adultes appréhendaient comme un texte peut-être trop difficile à pénétrer.
  4. Pour ma part, en tant que comédienne, la rencontre entre des collégiens et Au Bois, puis son élection, fut un bouleversement. Cela a complètement changé mon regard sur la capacité des adolescents à entrer dans des formes théâtrales complexes ou à aborder des sujets difficiles.

Le coin des bonnes idées

  • Un vote à l’argument positif
    Que les collégiens votent à l’argument positif et non au nombre de voix change toute la donne :
    Plus grande implication intellectuelle, émotionnelle,
    Plus de débats,
    Recherche intense d’arguments pour faire gagner "son" texte : c’est un moment fort pendant lequel les jeunes, parfois encore indécis, s’approprient totalement le texte qu’ils se mettent à défendre.
  • Passer de l’analyse en classe à la pratique dans un théâtre
    Dans ce projet collidram, le corpus de textes est tout d’abord lu et analysé en classe avec l’enseignant(e),
    Puis abordé, dit à voix haute, joué et décortiqué en classe avec un artiste (auteur(e), comédien(ne)...)
    Enfin, lors de la journée finale, dans le Rhône, les jeunes démultiplient la pratique dans des ateliers très divers : jeu théâtral, photo artistique, vidéo, écriture, scénographie, conception graphique d’affiche, reportage journalistique etc etc. Tout cela permet également de faire toucher du doigt tous les métiers qui gravitent autour de l’écriture théâtrale. C’est extrêmement jouissif pour les jeunes, et cela les fait entrer au coeur du texte par le concret et la pratique d’outils différents.
  • Une journée finale mutualisée et festive
    C’est très fort de terminer par une journée finale où toutes les classes se mélangent, tous âges confondus, et cherchent ensemble à fabriquer de la matière artistique à partir du texte élu. D’autant plus fort que cette matière sera "offerte" à l’auteur.
  • Nominer des textes forts
    Dans la sélection offerte au choix des collégiens ne pas hésiter à donner des textes forts, sans concession
    Ne pas avoir peur de leur donner à lire des formes riches, complexes, profondes.
    Si la beauté littéraire est au rendez-vous, ne pas avoir peur de thèmes sombres ou violents, voire tabous.

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