Du TAC au TAC

Quand les ados s’emparent de l’écriture théâtrale contemporaine

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Extrait Ces filles-là

mercredi 1er mars 2017, par Mathilde

CES FILLES-LÀ d’Evan Placey

Traduit de l’anglais (Angleterre) par Adélaïde Pralon
« Le manuscrit que vous avez entre vos mains est déposé à la Maison Antoine Vitez, Centre international de la traduction
théâtrale à Paris. Toute exploitation, partielle ou intégrale, sous quelque forme que ce soit, doit nous être signalée. La
Maison Antoine Vitez n’est toutefois pas habilitée à délivrer des autorisations de représentation ou d’édition.
 »

Personnages
FILLES (jusqu’à 19. Répliques à répartir librement)
FILLE EN ROBE DES ANNÉES 20
FILLE AU CASQUE ET LUNETTES D’AVIATEUR
FILLE AUX FLEURS DANS LES CHEVEUX
FILLE AUX ÉPAULETTES
SCARLETT
Note sur les didascalies et la ponctuation
Changement : changement d’époque. Ils doivent être rapides. Marqués par un effet de lumière,
un son, un déplacement d’acteurs, toutes ces solutions à la fois ou bien aucune.
… : pensée inachevée / manque de mot/ hésitation. Il ne s’agit pas d’une interruption.
− : phrase coupée, parfois par une nouvelle pensée qui interrompt la première. Ce ne sont ni des pauses, ni des temps.
En l’absence de ponctuation, les répliques s’enchaînent.

(Les filles sont à l’avant-scène face au public.)
FILLES.− Pute

Pétasse

Poufiasse

Putain

Coureuse

Catin

Traînée

Salope

Garce

Morue

Suceuse

Baiseuse

Obsédée

Tu mérites tout ce qui t’arrive

La cochonne

La nympho

Scarlett suce quéquette

Pute

Pute

Pute

Pute

Pute

Pute

Pute

Pute

(Temps.)

(Musique : « Run the world (Girls) » de Beyoncé. Les filles mettent leurs écouteurs. Elles chantent et dansent avec la musique − une chorégraphie qu’elles ont clairement répétée. La musique s’arrête d’un coup. Elles retirent leurs écouteurs. Elles ont cinq ans.)

Quand Scarlett arrive, ses deux nattes sont mal faites et elle a des taches de jus de fruit autour de la bouche.

On a cinq ans. Je suis dans le bac à sable en train de construire un château de princesse qui ressemble plutôt à une grosse crotte de cheval.

Je suis près du robinet − j’aime bien sentir l’eau couler sur les petits poils blonds de mon poignet.

Je suis sur le tapis le doigt dans le nez en train de me demander pourquoi la dame qui ressemble à Nanny McPhee doit remplacer ma mère quand une autre fille me fonce droit dessus. Elle s’assoit à côté de moi ; nos jambes se touchent. Et je sais que je suis quelqu’un.
J’ai été choisie.

Ma mère m’a dit de ne pas me mettre les doigts dans le nez.

Ma mère m’a dit de ne pas me ronger les ongles.

Ma mère m’a dit de ne pas parler si fort.

Tout ce que m’a dit ma mère s’envole le jour de la rentrée, dans l’école de filles Sainte Hélène.

C’est clair qu’elle est bête, ma mère. Je me suis fait avoir. Parce que la fille qui se cure le nez avec son petit doigt mordillé est maintenant assise à côté de la fille la plus populaire de la classe. Je n’écouterai plus jamais ma mère.

Sainte Hélène est une école spéciale. Je le sais parce que c’est ma mère qui me l’a dit.

Sainte Hélène est une école spéciale parce qu’elle n’accepte que vingt filles de cinq ans par an, choisies pour nos aptitudes scolaires et notre potentiel créatif, notre esprit inventif, prouvés grâce à un test rempli de questions comme Dans la voiture de Sophie, seule une portière fonctionne. Ses cinq amies mettent chacune 45 secondes pour entrer par cette portière et
s’asseoir à leur place. Combien d’amies seront assises quatre vingt dix secondes après l’ouverture de la porte ?

Toutes. La voiture est décapotable.

Sainte Hélène est une école spéciale parce que moi et ces vingt filles

Ces vingt filles et moi, on progressera ensemble pendant nos huit années de maternelle et de primaire, toujours dans la même classe, les mêmes vingt filles. On développera des amitiés éternelles et des liens de sœurs. Ma mère dirait que c’est unique. Moi, je dirais que c’est l’enfer.

Vingt filles de différents quartiers de la ville, de différents milieux, qui ne se seraient jamais rencontrées autrement.

Si seulement.

Mais ici, à Sainte Hélène, dans cette salle de classe grise, on deviendra une famille. Une pub pour Benetton. En prison.

J’habite dans une ferme. On élève des poules. Et à chaque fois qu’on amène des nouvelles poules, ça recommence − ça ne dure pas plus de cinq minutes, mais elles se battent pour déterminer l’ordre hiérarchique. Elles se sautent sur le dos, se poussent, s’arrachent des plumes avec leurs becs. Elles ne s’arrêtent que quand la hiérarchie est clairement établie. Mon frère, il est plus vieux, il a sept ans, il pleure toujours en voyant ça ; il essaie de les séparer, il joue les arbitres. Moi, j’ai cinq ans. Je reste en arrière et je les regarde. Je comprends.

À Sainte Hélène, on est des petites filles civilisées. Nous, les humains, on est bien plus intelligents que les poules. On n’a pas besoin de se battre. On le connaît, l’ordre hiérarchique.

Qui est en haut

Qui est au milieu

Qui est en bas

Toutes les filles de toutes les écoles de la ville le savent.

Assises chacune dans leur classe, à se jauger

À se renifler

À trouver leur place dans la hiérarchie, une place qui déterminera le reste de leur vie.

Moi, je suis au milieu. Une place confortable. Je la conseillerais à toutes les filles de cinq ans comme étant la plus sage.

C’est sûr.

Scarlett est en bas. C’est tout.

(Temps.)

Je rejoins les autres sur le tapis pour le cercle. Je ne sais pas si c’est un jeu ou si on le fait comme ça − instinctivement, on tend la main vers notre voisine, on entrecroise nos doigts − en tout cas on se tient toutes les mains.

On scelle un pacte muet.

Ces filles sont mes copines. Ma mère m’a dit que ces filles étaient mes amies pour la vie.

Et elle a du chocolat du petit-déjeuner sur les doigts.

Et elle a de la pâte à modeler sous les ongles.

Et ses mains sont encore mouillées d’eau du robinet.

Mais on laisse couler. C’est le premier jour. On est contentes d’être ici. Vingt filles à part.

Vingt petites filles qui se tiennent la main.

(Changement. Temps présent)

Il arrive alors qu’on est en cours d’histoire.

La prof n’arrête pas de parler, elle écrit des mots-clés au tableau et à chaque fois qu’elle lève le bras, on voit genre sa peau flasque s’agiter à travers la manche de sa chemise. Il faudrait lui dire que c’est illégal, les gens de plus de cinquante ans n’ont pas le droit de porter des chemises à manches courtes. Peut-être que je lui écrirai un mot. Anonyme bien sûr. Mais pour lui rendre service.

J’envoie un texto à un garçon. Il n’y a pas de garçon en histoire.

Le lycée est mixte, alors on croise des espèces mâles dans les couloirs t’sais, histoire qu’on devienne pas toutes lesbiennes, mais sinon, on est toujours entre filles. Mais il y a d’autres filles. Trois écoles viennent remplir les bancs de Sainte Marguerite. Et c’est sympa, je veux dire, vraiment sympa d’être avec toutes mes copines d’école. Les filles de Saine Hélène.

Les filles de Saint Hélène. Ou les filles de Satanas, comme disent parfois les autres. Pour rire, t’sais.

C’est sympa d’être avec des filles qui me connaissent vraiment, qui se rappellent le primaire, le jour où j’ai gagné un concours de chant grâce à mon interprétation de Since U Been Gone de Kelly Clarkson.

C’est sympa d’être avec des filles qui se souviennent de notre voyage de classe, quand le car est tombé en panne et qu’on a fait une soirée pyjama dedans.

Des filles qui se rappellent que j’ai gagné le relais en natation

Des filles qui se rappellent la crise de nerfs de la prof de musique

Des filles qui se rappellent la fois où j’ai tellement ri que j’ai fait pipi dans ma culotte

Des filles qui se rappellent qu’un jour j’ai eu mes règles sur un banc de la cantine et que je voulais plus me lever

Des filles qui se rappellent que ma mère a couché avec le prof de maths

Des filles qui se rappellent que j’étais la seule de la classe à ne pas être invitées à la fête de fin d’année.

Des filles qui se rappellent qu’à la pièce de l’école, j’ai raté mon entrée parce que j’étais aux toilettes.

Des filles qui se rappellent qu’une fois, j’ai dû aller à l’hôpital parce que j’avais mis mon tampon à l’envers.

Des filles qui se rappellent que j’ai demandé à l’infirmière Nancy si le clitoris était une sorte de dinosaure.

Des filles qui n’oublient jamais.

(Temps.)

Quand il arrive, nous, les filles, on est en cours d’histoire en train de pas écouter Mcmuffin déblatérer des trucs sur le vote, les femmes qui souffrent en jet ou je sais pas quoi.

Bzz

Clic

Pop

Flash

Un texto

Un mail

Un message

Un tweet

Et les écrans des téléphones illuminent la classe

C’est pas comme si j’étais la seule à regarder

Tout le monde l’a eu, pas que moi, alors c’est pas comme si

C’est pour ça que, quand je le, enfin de toute façon ça aurait rien changé.

Une photo de Scarlett. Toute nue.

Suite de l’extrait en cliquant sur le PDF :

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