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Quand les ados s’emparent de l’écriture théâtrale contemporaine

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Tutoriel : interviewer un auteur de théâtre

jeudi 30 mai 2019, par Collège Jean Jaurès, à Villeurbanne

Comment interviewer Simon Grangeat, l’auteur de la pièce de théâtre : Du piment dans les yeux  ?
Suivez le tutoriel des élèves de 4è du collège Jean Jaurès à Villeurbanne.

Dans le cadre de Collidram 2018 - 2019
Avec Stéphane Cayrol, journaliste
Enseignantes : Cécilia Vidal et Martine Hausberg
Captation : les collégiens !
Réalisation et montage : Nicolas Fine

Et voici la retranscription de l’interview :

L’interview a été réalisée lundi 3 juin 2019 à la MJC de Villeurbanne, dans le cadre de la journée finale Collidram du Rhône et de l’Ain. L’interview s’est déroulée en trois temps.

Séquence 1 : votre parcours

Bonjour Simon Grangeat, notre première question est la suivante : quel collégien étiez-vous ?

D’accord, bon… Je pense que j’étais un collégien à peu près normal, comme beaucoup d’entre vous. La chose qui m’a marquée au collège, c’est le moment où j’ai découvert le théâtre. Dans ma famille on ne connaissait pas ça du tout. On n’allait pas voir du théâtre, on ne lisait pas du théâtre… C’est par une prof de français au collège que j’ai découvert le théâtre, c’est peut-être le plus intéressant à vous dire aujourd’hui.

Est-ce que vous écriviez déjà ?

J’écrivais pas beaucoup, ça c’est sûr, et absolument pas en me disant que ce serait un jour mon métier ! J’écrivais pas comme vous un petit bout de journal, un petit bout de poésie, un peu de slam… Ce qui est sûr, c’est qu’en découvrant le théâtre, je savais que je ferais du théâtre – mais pas du tout à l’endroit où je suis aujourd’hui.

Quel métier vouliez-vous faire à l’époque ?

Je sais pas vraiment… C’est bizarre ! Quand j’ai découvert le théâtre en 4ème ou 3ème, je savais que ça ferait partie de ma vie. Je savais que mon métier aurait un rapport avec le théâtre. A votre âge c’est difficile d’imaginer les dizaines de métiers différents qui existent dans ce domaine. Quand j’ai découvert le théâtre, les gens qui venaient nous rendre visite, les directeurs de théâtre, ils nous disaient qu’il n’y avait pas d’auteur en France et qu’il n’y en aurait plus jamais, que l’écriture théâtrale c’était fini ! Vous voyez comme les temps changent… Et aujourd’hui on organise des choses comme Collidram, on voit que les auteurs sont partout.

Qu’est-ce que ça vous a apporté de faire du théâtre ?

L’émancipation, c’est un mot extrêmement important pour moi. C’est un peu comme un synonyme de liberté, sauf qu’avec la liberté chacun fait ce qu’il veut dans son coin. L’émancipation a un rapport avec se trouver soi-même. Ce que m’a apporté tout de suite le théâtre, c’est avoir un endroit où me trouver, essayer de comprendre le monde et d’être mieux avec les autres, mieux avec moi-même. Trouver une place dans le monde qui me permettrait d’être plus émancipé. J’ai lu ce que vous avez fait, pour vous aussi Collidram vous fait grandir par rapport au monde.

Votre famille vous a-t-elle soutenu quand vous vouliez devenir auteur ?

J’étais déjà adulte à ce moment-là ; ma famille n’avait plus vraiment à me soutenir mais elle ne m’a pas empêchée, c’est déjà un énorme soutien. J’ai des copains qui ont dû se battre pour arriver à faire du théâtre, c’était plus difficile. Mes parents m’ont laissé faire les études que je voulais faire. J’avais trouvé un petit argument : comme c’était la crise, qu’il n’y avait pas beaucoup de travail, je leur disais « de toutes façons je serais au chômage alors autant être au chômage avec quelque chose qui me plaît »

Travaillez-vous régulièrement avec une troupe de théâtre ?

Oui, tout le temps ! J’ai écris seulement deux fois sans compagnie de théâtre. J’écris en lien avec des compagnies, des comédiens, des comédiennes… Soit parce que ce sont des commandes, ça veut dire un metteur en scène qui vient avec une demande. Soit parce que ce sont des partenariats, on voit ensemble sur quel projet on va partir. Je pense que j’écris du théâtre parce que c’est une écriture qui implique du collectif.

Est-ce que vous jouez ?

Pas du tout, je déteste ça ! J’adore lire mes textes en public mais jouer, c’est quelque chose qui me fait perdre tous mes moyens. Je ne sais plus ce que je fais, je ne sais plus pourquoi je suis là tout nu devant tant de personnes.

Est-ce que votre métier d’auteur vous permet de gagner votre vie ?

J’ai la chance de te répondre oui, et depuis longtemps maintenant. Notre système en France protège relativement bien les auteurs de théâtre. Quand on est joués, on peut facilement… enfin c’est de l’ordre de l’imaginable d’espérer en vivre – contrairement aux auteurs de BD par exemple. J’en vis parce que mes textes sont joués.

Séquence 2 : votre écriture

Comment avez-vous commencé votre carrière d’auteur ?

J’ai commencé par des chemins de traverse. J’ai d’abord été metteur en scène en travaillent avec des textes d’autres auteurs contemporains. J’ai ensuite eu envie d’écrire les textes que je mettrais en scène. Un petit peu bizarre.

Ecrivez-vous uniquement du théâtre ?

J’écris principalement du théâtre, parce que j’ai besoin que ce soit sur scène. J’écris aussi des chansons, ce qui a le point commun d’être « lu » à voix haute devant du public.

Combien de livres avez-vous édité ?

Du piment dans les yeux est mon premier texte édité. Mon deuxième texte sortira au mois de novembre. Ça parle d’une chorale d’enfants qui a disparu en Chartreuse, pas très loin de Lyon, dans les années 2000 et qu’on n’a jamais retrouvés… S’agit-il d’une disparition ou d’une évasion ? C’est ce qu’on découvrira.

Quel est le livre que vous avez préféré écrire ?

Généralement c’est celui sur lequel je suis en train de me sentir vraiment bien dans l’écriture. La page blanche, le démarrage, c’est plus compliqué. Je mets toute mon énergie dans celui que je suis en train d’écrire.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

J’ai longtemps été classé dans le théâtre documentaire, comme pour le cinéma ou le roman, quand on part d’éléments réels. J’ai toujours besoin qu’il y ait un morceau de réel, un petit caillou qui me mette en colère ou qui m’interroge. Longtemps après que je l’aie lu ou entendu, je me dis : s’il est resté si longtemps en moi, je dois écrire dessus.

Avez-vous un auteur préféré ?

J’en ai plein ! Dans ceux que vous avez lu cette année, j’aime beaucoup Sylvain Levey, je le suis depuis longtemps. Tous les anciens auteurs, du XIXe ou XXe siècle, je les lis pour le plaisir et pour l’histoire !

Dans quelles conditions écrivez-vous ?

Tu veux dire concrètement ? J’ai un bureau chez moi, je m’isole et j’écris là. J’ai aussi appris à écrire dans le train parce que je me déplace beaucoup. On est un peu tout-terrain, comme les voitures. On écrit dès qu’on a un petit moment.

D’autres livres de vous ont-ils été mis en scène ?

Oui, un seul texte que j’ai écrit n’a pas été mis en scène et c’est normal parce qu’il n’a pas encore été fini !

Avez-vous déjà voyagé pour vos pièces ?

Parfois pour accompagner mes textes, quand ils étaient lus. Par exemple cette année j’ai rencontré les élèves du lycée français à Singapour, qui travaillent sur Du piment dans les yeux. Je n’ai jamais voyagé pour l’écriture elle-même. En revanche je sais qu’en étant à Singapour, j’ai eu une idée sur laquelle je pourrais écrire dans un an par exemple. Ce texte sera né là-bas.

Écrire, est-ce une passion pour vous ?

Heureusement que oui, sinon je ne ferais plus ce métier ! Mais comme c’est mon métier, je m’occupe aussi d’autres tâches au quotidien : faire mon site internet, mes papiers, etc.

Avez-vous déjà connu des difficultés pour écrire ?

Toujours ! Écrire c’est difficile mais c’est le plaisir de se confronter à cette difficulté-là. C’est difficile mais je sais que je vais y arriver. Un peu comme au sport, je vais essayer de me surpasser, ça me pousse, ça sert à ça l’écriture.

Que ressentez-vous en recevant le prix Collidram 2019 ?

Je suis extrêmement fier ! C’est un prix que je connais bien, je m’en suis occupé souvent de l’autre côté, en tant qu’organisateur. Quand mon éditeur m’a dit qu’il allait présenter Du piment..., ça m’a fait bizarre. Je sais comme vous vous battez pour défendre un texte.

Ce prix va-t-il vous apporter quelque chose dans votre carrière ?

Il faudra que je te réponde plus tard, je ne sais pas pour le moment. C’est une petite pierre de plus, l’écriture c’est un chemin et là il y a cette petite pierre de plus qui s’appelle Collidram. L’année prochaine j’ai un texte à écrire qui s’adresse aussi à des collégiens, je peux pas m’empêcher d’avoir tous vos arguments dans la tête, ce que vous avez dit de mon écriture commence à circuler pour moi, ça nourrit mon écriture.

Quel a été votre rôle dans le projet Collidram ?

Il y a dix ans, j’ai entendu parler du prix Collidram qui ne se passait qu’en Île-de-France. Je me suis dit que j’avais envie de le développer en Rhône-Alpes. Très vite, on l’a développé avec la compagnie Ariadne au théâtre Théo Argence à Saint-Priest. On a construit le prix Collidram que vous connaissez maintenant. Depuis cette année, je me suis retiré de l’organisation.

Séquence 3 : Du piment dans les yeux

Comment avez-vous rencontré Mohammed ?

Mohammed, l’individu, je l’ai rencontré très tard, après l’écriture du texte. Son histoire, je l’ai d’abord lue écrite par un journaliste. C’est une metteuse en scène qui m’a confié un document contenant cette histoire, en me demandant si je voulais en parler dans un texte.

Pourquoi avoir choisi de raconter son histoire ?

La question de la migration et des frontières, comment est-ce qu’on habite ensemble dans le même monde, comment trouve-t-on des espaces communs pour vivre… Et la question de la planète, dans quel état on la laisse… Cela me touche, ça fait partie des questions essentielles. Comment laisse-t-on un monde vivable ? La question de Mohammed en particulier… On a l’habitude d’entendre des histoires de gens qui font le voyage à cause de la guerre, de la famine, etc. On n’a plus l’habitude d’entendre des histoires de personnes qui font le voyage pour choisir leur vie. Pourquoi on refuserait ce droit à la moitié de l’humanité ? S’ils veulent venir chez nous, pourquoi n’auraient-ils pas le droit ? Je trouvais que c’était un endroit important pour poser la question.

A quel point votre livre est-il fidèle à la réalité ?

C’est compliqué comme question. A un moment donné, ce qui importe c’est que la pièce de théâtre fonctionne. Si je dois faire rester les personnages six jours de plus dans un endroit pour se rendre compte de la difficulté du voyage, alors je le ferais. Je ne suis pas fidèle aux faits – Mohammed est resté un seul jour. Ce qui compte, c’est qu’on se rend compte que son voyage était dur. C’est à la fois fidèle et infidèle. Quand Mohammed a lu le texte, il a dit : « Si tu veux raconter ma vie, il faut que tu changes tout. Si tu veux raconter ce que j’ai vécu, ne change rien. »

Est-ce que Inaya existe vraiment ?

D’après tout ce que j’ai entendu de vous à propos d’Inaya, je suis sûr qu’Inaya existe vraiment. Si ta question porte sur son existence comme personne de chair et d’os, la réponse est non. C’est la somme de plein de documents que j’ai lus pour écrire Du piment dans les yeux. Sur la couverture du livre, on voit des pieds qui appartiennent à une femme. Pour moi, cette photo c’est Inaya. Mais je ne connais rien de son histoire.

Pourquoi avoir remplacé les didascalies par le chœur ?

Ce n’est pas du tout la même chose. Les didascalies sont un message que l’auteur donne au metteur en scène, qui en fait ce qu’il veut. La question du chœur, c’est : qui est-ce qui raconte l’histoire ? Comment se raconte-t-on cette histoire-là ? Pour moi, ça passe par le chœur, par les tirets.

Avez-vous choisi la couverture ?

J’ai choisi la photo, à la demande de mon éditeur. Comme c’est elle qui avait donné naissance à Inaya, j’ai demandé si on pouvait avoir l’autorisation d’utiliser cette photo. J’ai eu la chance qu’ils acceptent.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Je ne l’ai pas choisi… Il vient de la metteuse en scène qui m’a donné des documents, des photos, rassemblés dans une pochette qui s’appelait Du piment dans les yeux. Je trouvais ce titre suffisamment fort pour ne pas le changer.

Ce texte est dédié à Pascal et Michel. Qui sont-ils ?

[rires] C’est un mystère… Ce sont des personnes qui m’ont beaucoup aidé dans l’écriture.

Le texte a été mis en scène. Pouvez-vous raconter cette expérience ?

Il a été mis en scène plusieurs fois, par des groupes d’élèves en option théâtre par exemple, et aussi de manière professionnelle par des comédiens. Cela donne des choses vraiment différentes. C’est fort de voir ses mots comme ça, mis sur scène. Au niveau professionnel, c’est Mohammed qui jouait son propre rôle. C’était comme un gâteau avec plein de couches qui se superposaient !

Est-ce que vous connaissez ou avez envie de découvrir les lieux de votre livre ?

Je ne les connais pas, je n’y suis pas allé, j’ai écrit à distance grâce à des films, des documentaires, des reportages. Je ne suis pas tout à fait sûr d’avoir envie d’aller dans ces endroits aujourd’hui… Ils existent tellement pour moi que j’ai peur d’être déçu de les voir en vrai.

Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Quand on écrit un texte, on n’en écrit pas forcément un seul à la fois. J’ai plusieurs textes en cours, à des niveaux différents. Deux textes sont presque terminés, ils sont en cours de relecture pour en faire les corrections. Après l’écriture Du piment dans les yeux, j’ai rencontré beaucoup de migrants par le biais d’ateliers d’écriture. L’un des textes est un peu la suite, ça s’appelle Partie libyenne, comme la Libye. Ce ne sera pas un texte pour les collégiens, j’aurais beaucoup de mal à vous le faire lire à votre âge, je le trouve trop violent. Un autre texte de science-fiction sera joué l’année prochaine, c’est une comédie.

Merci Simon Grangeat pour vos réponses très intéressantes, merci à toutes et à tous pour votre attention.

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